Le Blog de Geneviève Fioraso

Dans le rapport sur le spatial français et international récemment rendu au Premier ministre, j’ai consacré tout un chapitre à l’économie de la donnée (le big data) dont l’espace est d’ailleurs un pourvoyeur majeur, encore trop méconnu. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : l’économie de la donnée va croître de l’ordre de 15 % par an dans les 10 ans qui viennent, ce qui fait du numérique l’un des principaux leviers de croissance et de création d’emplois. Ces données de masse, le big data, ont besoin d’être organisées pour devenir des informations utiles au citoyen, au progrès, à l’économie pour créer des emplois, améliorer la santé par la prévention et la personnalisation des thérapies, davantage de sécurité et d’accès aux données pour tous les citoyens.

Mais cette profusion de données peut aussi mettre en péril la confidentialité d’informations personnelles qui pourraient alors être utilisées à mauvais escient. Pour éviter des dérives, comme l’utilisation de données personnelles amenant des sociétés d’assurance à moduler leur tarif en prenant en compte des informations confidentielles sur la situation personnelle de tel ou tel adhérent ou permettant à des discours mensongers de propager les rumeurs qui laissent des traces même lorsqu’elles sont ensuite démenties ou qui peuvent embrigader telle ou telle population fragilisée et l’entraîner vers des dérives mortifères pour elle-même comme pour la société.

C’est ce qui justifie la mise en place d’une stratégie nationale pour la sécurité du numérique par le gouvernement, qui poursuit 5 objectifs :

  • Renforcer la cyberdéfense, avec une multiplication des moyens correspondants,
  • Continuer à former davantage de professionnels et de chercheurs en informatique et mathématiques appliquées, en encourageant les jeunes filles, bien trop peu nombreuses aujourd’hui, à s’engager dans ces disciplines,
  • Protéger les citoyens et les informations relevant de l’intime, en s’appuyant sur les outils existants, comme la CNIL – commission nationale informatique et liberté – et en les généralisant à l’Europe et à l’international,
  • Sensibiliser et former, dès le plus jeune âge, au risque cyber encore mal connu des élus, des jeunes, des dirigeants d’administration et d’entreprise, des chercheurs et professionnels du numérique,
  • Faire de la sécurité du numérique un facteur de compétitivité, grâce à des dispositifs comme la French Tech (Digital in the Alps à Grenoble), les projets financés par le ministère et les organismes de recherche, le Programme des Investissements d’Avenir et les investissements des entreprises elles-mêmes, directement confrontées à cette révolution numérique.

Mais cette transition numérique doit se faire en toute sécurité. Pour cela, le gouvernement a mis en place un organisme, l’ANSI, l’agence nationale pour la sécurité informatique, rattachée directement au Premier Ministre et son directeur était l’invité de la conférence de lancement du projet DATA@UGA par l’Université Grenoble Alpes le 10 mars dernier.

De leur côté, le ministère de la Défense et de l’intérieur se sont mobilisés pour prémunir les citoyens des dérives du numérique en matière de sécurité nationale tout en préservant la liberté des échanges. C’est le sens de la loi sur le renseignement votée au Parlement  en avril 2015 et de la mise en place d’une cyber mission qui a vu doubler les effectifs qui y sont consacrés dans le budget de la défense. Pour la recherche, le seul ministère de la défense a bénéficié de plus de 440 millions d’euros pour le développement et l’acquisition de nouvelles solutions de cybersécurité pour la période 2014-2017.

Grâce à l’expertise d’excellence dont elle dispose, la recherche publique participe aussi à cette action de protection. Le pôle grenoblois dispose de toutes les compétences nécessaires pour y contribuer de façon majeure : dans la recherche avec l’extrême miniaturisation et les systèmes intelligents, l’intelligence artificielle (CEA Tec/Léti, Inria, laboratoires du CNRS, de Grenoble INP et de l’UGA), dans les entreprises, grands groupes comme ETI, PME, start-ups, dans les pôles de compétitivité et d’innovation qui accompagnent les partenariats et la création de start-ups (Minatec, Minalogic, Tenerrdis, Medtech, Clinatec, CEA-Tec, SATT, Tarmac, Biopolis…). Le projet Grenoble Alpes Data Institute, lancé ce mois-ci dans le cadre des projets de l’initiative d’excellence (Idex) coordonnée par la COMmunauté d’Université et d’Etablissements Grenoble Alpes, la Comue, s’inscrit au cœur de la recherche sur les données, dont la multiplication et les échanges modifient profondément la science et la société. Ce projet regroupe près de 20 laboratoires issus de 16 structures de recherche qui vont mener une recherche commune et interdisciplinaire sur le sujet majeur des données massives (big data). Le projet est d’ailleurs coordonné par un chercheur en droit, Theodore Christakis, ce qui souligne la nécessité d’une approche qui ne soit pas seulement basée sur la technologie mais aussi sur les usages et sur les sciences humaines et sociales comme sur une réglementation qui concilie liberté individuelle, protection des données, sécurité des citoyens et accessibilité de données sécurisées et utiles pour le plus grand nombre. Dans mon intervention, je me suis félicitée de cette approche interdisciplinaire.

Le débat qui a suivi la présentation de ce projet utile et porteur a été passionnant et a permis d’aborder notamment des sujets comme celui du « dark net » ou des modes d’ utilisation d’internet à des fins malveillantes ou manipulatrices, y compris pour influencer les votes aux élections, au détriment de la démocratie.

En conclusion, pour reprendre les propos de ses initiateurs et des responsables de l’UGA et de la Comue, « cet institut, en contribuant à la sécurisation des données et en favorisant leur usage bénéfique permettra de combiner trois domaines de recherche d’une manière unique : la sciences des données appliquée aux sciences de l’espace et de l’environnement, à la biologie et à la santé, la recherche reposant sur les données en tant qu’outil majeur en sciences humaines et sociales et, enfin, des études au sujet de la gouvernance des données pour assurer leur protection et celle de la vie privée des citoyens-utilisateurs d’internet que nous sommes tous devenus ». Cela suppose aussi de la part des citoyens une éducation à l’utilisation du numérique et au discernement nécessaires.