Le Blog de Geneviève Fioraso

                  Avec Olivier Faron, Administrateur général du Cnam             

Une plate forme mutualisée pour les cours en ligne : France Université Numérique

Quand j’ai lancé la plate-forme France Université Numérique (FUN) en janvier 2013 pour développer les MOOCs (Massive Open Online Courses : cours massifs et ouverts en ligne) dans l’enseignement supérieur, j’ai dû faire face à de multiples mises en garde : « nous ne sommes pas prêts techniquement », « ce n’est pas au ministère de faire cela : laissons faire le marché », « nous n’avons pas de modèle économique pour des cours gratuits », « la plupart des enseignants ne sont pas prêts à ce changement et vont avoir peur d’être remplacés par le numérique », « comment certifier et diplômer à terme les étudiants ayant suivi les Moocs ? ».  Bref, plus d’interrogations que d’encouragements. Pourtant, j’étais convaincue que l’on ne pouvait plus faire cours de la même façon à des étudiants  « digital natives » (nés avec le numérique), confrontés à un monde aux changements et évolutions rapides. De la même façon, les salariés, les citoyens, pour mieux comprendre les enjeux nouveaux d’une société mondialisée faisant face à des enjeux inédits, ont une appétence de connaissances dans des domaines variés pour lesquelles les cours en ligne sont bien adaptés : liberté d’horaires pour les suivre, possibilité de revenir en arrière, de s’intégrer dans une communauté d’apprenants qui fait progresser de façon collaborative…

le numérique au service de l’innovation pédagogique et de la réussite des parcours de formation

Les Moocs favorisent aussi cette innovation pédagogique dans le premier cycle : des amphis inversés, où les étudiants ont déjà étudié le cours et peuvent ensuite avoir un dialogue plus interactif et personnalisé avec les enseignants, des séquences plus vivantes, plus rythmées, un lien avec les fab-labs, la mise en place de communautés qui dialoguent de façon indépendante et plus créative,  l’encouragement à l’initiative personnelle ou collective, le lien avec le statut d’étudiant-entrepreneur pour celles et ceux que cela va encourager à créer eux-mêmes de nouveaux services en ligne. Ce que je voulais encourager avec les Moocs, le plus vite possible, en se disant que les réponses aux interrogations nouvelles et légitimes qu’ils suscitaient seraient résolues chemin faisant, c’est ce mouvement et cette ambition d’un enseignement supérieur qui, sans rien sacrifier aux connaissances et à la méthodologie, formerait de façon plus adaptée les étudiants du 21ème siècle. D’ailleurs des enseignants, dans les écoles, dans les universités, avaient déjà développé des cours en ligne, mais ces initiatives, peu mutualisées, étaient de ce fait peu visibles.

Cécile Dejoux et le CNAM, figures de proue des Moocs, pour la formation continue et la francophonie

Quelques enseignants et organismes m’ont tout de suite encouragée et FUN a bien été lancée, avec la contribution d’INRIA pour la configuration technique. Le CNAM, bien au fait de la formation à distance depuis de nombreuses années, a tout de suite été un partenaire privilégié de FUN. Et, au CNAM, c’est Cécile Dejoux qui a mené tout le développement des Moocs, avec une recherche associée. Très vite, son cours sur « du leader au manager 2.0 » a pris la tête, avec plus de 65 000 auditeurs à ce jour. Enthousiaste, convaincue et convaincante, créative, Cécile Dejoux incarne bien cette nouvelle génération d’enseignants et c’est la raison pour laquelle j’étais tout à fait heureuse d’introduire la remise de sa distinction de chevalier dans l’ordre de la Légion d’Honneur par Olivier Faron, administrateur général du CNAM.

Dans cette introduction, j’ai remercié chaleureusement Cécile Dejoux pour son engagement et, plus généralement, celui du CNAM qui représente à lui tout seul 20 % des inscrits aux cours en ligne. Car, aujourd’hui FUN est un vrai succès : moins de deux ans après son lancement, la plate-forme compte plus de 1 million d’auditeurs, dont 16 % du Maghreb et d’Afrique sub-saharienne ! Le numérique est aussi un outil formidable pour la francophonie. D’ailleurs les assises « francophonie et numérique » que j’avais lancées fin 2014 ont rencontré un succès immédiat, avec la participation de ministres de tous les continents (Afrique, Vietnam, Madagascar, Québec…) en juin dernier, lors de la première édition à Paris. Et tous ces auditeurs attendent avec impatience ce qu’ils appellent eux-mêmes la série 3 du cours de Cécile Dejoux « du leader au manager 3.0 ».

CNAM

Discours prononcé à l’occasion de la remise d’insigne de chevalier dans l’ordre de la Légion d’Honneur à Cécile Dejoux le 23 septembre 2015.

Monsieur l’administrateur général du Conservatoire national des arts et métiers, Cher Olivier Faron

Mesdames, Messieurs

Chère Cécile Dejoux,

Tout d’abord, merci à Olivier Faron de m’accueillir une fois encore dans ce beau lieu, que j’aime particulièrement, parce qu’il est le symbole de l’évolution du développement et du savoir- faire scientifique, technologique et industriel de notre pays, de la connaissance au service de la société et de l’intérêt général.  Si j’ai répondu à l’invitation de Cécile Dejoux, c’est d’abord pour m’associer à la reconnaissance républicaine de son brillant parcours mais aussi pour saluer le cadre dans lequel il s’inscrit. Car la réussite d’un parcours n’est jamais isolée de l’environnement qui l’accompagne et l’environnement du CNAM est à la fois bienveillant, exigeant, imaginatif, ouvert sur le monde et respectueux de l’individu. Ce sont les mêmes valeurs qui marquent la personne et l’action de Cécile Dejoux.

Je laisserai Olivier Faron revenir plus en détail sur son parcours professionnel à la fois brillant et atypique. Ce qui m’a séduite, bien entendu, c’est le côté atypique.

Atypique car, après une école de gestion, vous travaillez, chère Cécile Dejoux,  dans une grande entreprise privée pendant 5 ans. Jusque là, rien de bien original.  Mais vous décidez ensuite de vous  engager dans la formation et la recherche publique.  Passer du privé au public, aussi tôt dans un parcours, ce n’est pas si banal et cela suppose d’être mue par la passion plutôt que par d’autres contingences.

Et votre passion, justement, c’est la formation et, plus généralement, tout ce qui a trait à l’humain, que cela concerne l’apprentissage, l’interdisciplinarité, l’organisation des échanges dans un groupe ou un réseau, numérique de préférence car cela permet l’innovation et l’agilité, j’y reviendrai.  Pour en revenir à vous, après avoir approfondi les sciences de gestion avec un  DEA passé à Sophia Antipolis, dont vous sortez major, suivi d’un doctorat, vous vous engagez avec enthousiasme dans l’enseignement et la recherche, indissociables. Vous obtenez votre habilitation à diriger des recherches en 2010 et depuis cette année, vous êtes professeur au CNAM, tout en ayant enseigné dans divers établissements d’enseignement supérieur en France ou à l’étranger, où votre connaissance à la fois du public et du privé est tout à fait précieuse et donc très recherchée.

Cette double expérience a pu tout naturellement s’épanouir au  CNAM, lieu pionnier pour la formation tout au long de la vie, avec des parcours adaptés au cheminement et à la façon d’apprendre propre à chaque individu. Dès 2004, vous vous êtes intéressée à la formation à distance puis aux possibilités offertes par le numérique, pour élargir encore les publics d’apprenants et, surtout, pour innover sur le plan pédagogique. Car le numérique, et nous partageons ce point de vue, est un formidable levier et un outil privilégié pour l’expérimentation pédagogique. Parce que, sans jeu de mots, il bouscule les codes et les change en profondeur : il modifie le statut de l’enseignant et de l’étudiant et rend les apprenants acteurs de leur formation. J’en ai fait l’expérience il y a quelques années lorsqu’un étudiant de Sciences Po m’a interrompue au milieu de ma présentation pour contester une statistique et le commentaire associé car cela ne correspondait pas aux informations qu’il voyait sur internet : enseigner à des digital natives est aussi une forme de formation continue pour les enseignants, qui impose une certaine adaptation.

Mais tout cela, vous l’aviez perçu et anticipé, avant même que le ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche ne lance, en octobre 2013 la plate-forme France Université Numérique, FUN, avec un budget d’accompagnement de 15 millions € pour que chaque établissement se mette en état de marche. Nous n’étions pas vraiment prêts, nous-mêmes, au ministère et certains freinaient mon ardeur en m’incitant  à davantage de prudence mais j’avais la conviction qu’il fallait rapidement mettre en œuvre les nouvelles pratiques permises par le numérique, en particulier les Moocs, les cours en ligne ouverts et massifs, même si nous n’avions pas alors toutes les réponses aux questions posées : quel mode de certification, voire de diplomation, quel modèle économique, comment adapter le contenu à des publics très hétérogènes, comment associer les start-ups de contenus à un dispositif public et gratuit, comment survivre face au géant américain, payant, Coursera, comment rassurer certains enseignants craignant que les Moocs ne se substituent au présentiel et aux cours en amphi ? C’est donc dans cet état d’esprit très expérimental qu’a été mise en place la plate-forme France Université Numérique.

Cécile Dejoux, vous avez vraiment été pionnière dans cette dynamique que vous aviez déjà largement anticipée, en vous appuyant sur le cadre toujours en pointe du CNAM et sur votre envie de proposer des formations interactives, animées, avec une mise en scène et des séquences rythmées, adaptées à la génération des digital natives mais aussi représentatives de ce qui se passe dans la vraie vie professionnelle comme personnelle, où nous sommes tous confrontés à des questions de management. Vous y avez mis toute votre énergie, dans le style comme dans le fond : le petit foulard, comme signe de reconnaissance et les  contenus, riches et diversifiés. Très vite, vous avez été major, une fois encore et le Mooc « du leader au manager 2.0 » a fait la course en tête, avec  plus de 60 000 auditeurs qui attendent aujourd’hui avec impatience la série 3. Il est intéressant de noter, au passage, que le n°2 au hit-parade des Moocs est un cours de philosophie, créé par l’université de Nanterre, intitulé « de Platon à Foucault », ce qui montre bien la curiosité et la complémentarité des centres d’intérêts des auditeurs.

Vous avez tout de suite compris qu’un Mooc, ce n’était pas un enseignant statique filmé en vidéo mais un formidable outil de transformation pédagogique : les amphis inversés avec des cours en ligne précédant des échanges plus documentés et personnalisés en présentiel avec les enseignants, les communautés d’apprenants qui échangent entre eux sur des sujets allant au-delà de la thématique initiale, le décloisonnement entre universités, écoles et entreprises, le dialogue intergénérationnel,  la créativité des lab fabs, les jeux sérieux, les certifications obtenues à l’issue d’une session de formation, l’apprentissage des langues, le confortement et le développement de la francophonie, toutes ces pratiques ou orientations nouvelles sont facilitées par le numérique. Aujourd’hui, grâce au dynamisme et à l’enthousiasme de professeurs comme vous, Cécile Dejoux,  moins de deux ans après la première mise en ligne sur FUN des 4 Moocs initiaux, dont celui du CNAM, la barre du million d’inscrits a été franchie pour FUN Mooc, avec plus de 140 sessions de cours émanant d’une cinquantaine d’institutions d’enseignement supérieurs dont 4 universités francophones.

Les apprenants ont des profils très variés, tant pour l’âge que pour le niveau d’étude et leur répartition géographique fait apparaître que 16 % d’entre eux viennent du continent africain, principalement du Maghreb et de l’Afrique sub-saharienne, enjeu essentiel pour la francophonie. L’initiative « numérique et francophonie » lancée l’année dernière grâce à un partenariat entre FUN et l’Agence Universitaire de la Francophonie rencontre un vrai succès et de nombreux Moocs sont en cours de production au Maroc, au Mali, au Vietnam et rejoindront sur FUN  les Moocs des universités tunisiennes de Sousse et Jedouba.

Toutes ces initiatives sont prometteuses, bénéfiques aux étudiants, dans toute leur diversité sociale, culturelle, professionnelle, générationnelle. Encore fallait-il qu’elles soient incarnées par des enseignants à la fois expérimentés et inventifs, ayant à cœur de développer le talent de chacun. Vous êtes, Cécile Dejoux, par votre créativité, votre enthousiasme, votre énergie et votre créativité, la figure de proue de ces managers, ces formateurs, ces auditeurs 3.0 et ce sont ces qualités qui sont distinguées aujourd’hui par la République. Soyez en remerciée et félicitée.